20 ans, ça se fête !

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De la tolérance au respect de la diversité: 20 ans de rencontres

Montréal, 26 février 2016 - Après avoir sillonné avec notre Caravane de la tolérance les routes du Québec depuis 1996 et rencontré par ces ateliers interactifs plus 340 000 élèves de différents milieux, nous avons eu la chance de prendre le pouls de l’évolution de la tolérance chez les jeunes.

Délaissant la vertu minimale de la tolérance, avec ses connotations négatives appelant à supporter ou endurer la différence, nous avons cru bon embrasser le mouvement vers le respect de la diversité en changeant officiellement le nom de notre organisme en 2012. Après 20 ans d'existence, le double enjeu de la reconnaissance de la diversité et de l'égalité reste toutefois le même et il est plus que jamais d’actualité. Spontanément associée aux immigrants et aux communautés culturelles, la notion de diversité couvre une réalité beaucoup plus large englobant l'ethnicité, la langue et la croyance, mais également le genre et l’orientation sexuelle.

Évolution du mieux « vivre-ensemble »

Cette diversité, qui continuera à prendre de l’ampleur dans les prochaines années, représente un défi de taille pour la société québécoise. Or, nous pensons qu'il est possible de construire un espace public commun - ce fameux «vivre-ensemble» - fondé à la fois sur des valeurs partagées et la reconnaissance égalitaire des différences. Nous bénéficions pour cela d'un certain nombre d'acquis qui vont dans ce sens comme la Charte des droits et libertés de la personne, ainsi que l'ensemble des lois et politiques gouvernementales qui sous-tendent la lutte contre toutes les formes de discrimination et d’intimidation, notamment sur le plan de l'éducation. Mais si l'égalité entre les cultures, les genres et les orientations sexuelles est enchâssée juridiquement dans les lois et les politiques, la persistance du racisme, du sexisme et de l'homophobie comme idéologies et pratiques discriminatoires à l'égard des minoritaires, demeure un obstacle à la pleine égalité sociale de tous les citoyens. Loin d'évoluer en vase clos, l'école québécoise n'est pas imperméable à la (re)production des rapports inégalitaires.

À l'ère du «village global» et de la révolution numérique, où les frontières virtuelles disparaissent et l'information circule plus rapidement et librement, les élèves ne sont pas nécessairement mieux informés. Nous considérons justement que le travail d'éducation et de sensibilisation que nous effectuons quotidiennement auprès des jeunes élèves, dans un esprit de dialogue ouvert et de pensée critique, permet de questionner les idées et les images qui relèvent du prêt-à-penser (préjugés, stéréotypes, mythes) pour cheminer vers une meilleure connaissance de l'Autre.

Néoracisme

Après vingt ans de rencontres, nous sommes en mesure de constater les immenses progrès réalisés dans le champ des relations interculturelles au Québec, particulièrement dans les écoles multiethniques de la grande région montréalaise où la diversité est devenue une composante centrale d’une nouvelle identité québécoise, plurielle et inclusive. Mais, ces avancées ne peuvent dissimuler totalement la réalité toujours actuelle de l'antisémitisme et du racisme à l'endroit des juifs, des minorités racisées et des Premières Nations. Par ailleurs, depuis les années 2000, un néo-racisme, plus culturel, touche tout particulièrement les nouveaux arrivants et les musulmans. L'ampleur des représentations négatives de l'Islam en Occident, amplifiées par la surmédiatisation des «crises» à l'échelle mondiale ou locale, est à la source d'une islamophobie galopante génératrice de stigmatisation, de peur et de méfiance. Au Québec, les débats émotifs et les discussions polémiques entourant des questions complexes comme les «accommodements raisonnables» et la laïcité, souvent centrés autour de notions à forte charge symbolique comme les valeurs et l'identité, ont eu pour effet de rendre légitime un discours qui tend à séparer les Québécois entre «Nous» et «Eux», accentuant les craintes identitaires des uns et contribuant au ressentiment des autres, germes de division et d'antagonismes. Chez certains, l'idée s'est répandu que l'Islam et les musulmans représentent un problème à résoudre pour le Québec et ses valeurs (libertés, égalité des sexes, etc.) ce qui présuppose, de manière erronée, que les musulmans seraient tous réfractaires aux valeurs d'une modernité démocratique qui serait elle-même déjà-là plutôt qu'à réaliser, alors que l'expérience démontre, par exemple, la prégnance de l'homophobie et du sexisme dans notre propre société.

Homophobie subtile

En effet, si le Québec est l'une des sociétés les plus progressistes en matière de droits des LGBTQ et que la multiplication des cas de coming out chez les adolescents témoignent d’une évolution notable des mentalités, il n'en demeure pas moins que l'homophobie demeure laforme d'intolérance la plus répandue dans les écoles québécoises. Depuis les dernières années, les manifestations franches et explicites d'homophobie (insultes directes, condamnation, rejet, dégoût, violence physique) ont visiblement reculé cédant leur place à des formes plus subtiles (doubles-standard, malaise, mise à distance) qui ont pour effet de consacrer l’ordre hétéronormatif dominant.La tendance à poser l'hétérosexualité comme norme légitime, voire même supérieure, s'accompagne encore aujourd’hui d'une volonté de dissimuler ou de limiter la visibilité de la réalité homosexuelle (par la présomption de l’hétérosexualité, l’injonction au silence ou à la discrétion ou par le simple fait de ne pas/peu parler de ce sujet).

Sexisme et doubles standards

Enfin, malgré les avancées réalisées par les femmes et les acquis du mouvement féministe, le problème du sexisme demeure un obstacle majeur à l'égalité entre les genres. Les identités de genre, construites socialement, s'appuient encore largement sur des modèles stéréotypées, figés et réducteurs, qui limitent le champ des possibles et perpétuent les rapports inégalitaires dans la mesure où la masculinité demeure dominante. Les innombrables double-standards auxquels sont quotidiennement confrontés les filles, à la maison comme à l'école, agissent comme autant de rappel à l'ordre pour celles qui osent transgresser les frontières de genre. Des phénomènes sociaux aussi variés que l'hypersexualisation, le «slut-shaming», les troubles alimentaires, la violence conjugale et les agressions sexuelles, touchant tout particulièrement les adolescentes, montrent bien la persistance du sexisme et nous invitent à poursuivre notre engagement en faveur de l'égalité.

Vers la création d'une école plus inclusive et égalitaire

En conclusion, après avoir sillonné le Québec depuis 1996 et rencontré près de 340 000 élèves de tous les horizons, nous avons eu la chance de capter, ne serait-ce que partiellement et imparfaitement, l’évolution d’un certain regard sur la diversité, propre à la jeunesse québécoise. Si certaines de nos observations semblent parfois dessiner les contours plus négatifs de l'intolérance, il n'est pas nécessairement utile de forcer le trait et d'assombrir exagérément le tableau. L'éducation au respect de l'Autre, la lutte aux préjugés et à la discrimination représentent un travail de longue haleine. Aussi, nous ne partons pas de zéro: les jeunes que nous avons rencontrés au fil des ans sont ouverts à la discussion, à la réflexion, au doute, à la remise en question de leurs propres idées. Ne s'agit-il pas là d'une condition première et indispensable à la création d'une école plus inclusive et égalitaire? Les innombrables commentaires positifs, les mots d'encouragements, les multiples signes d'appui que nous avons reçus de la part des élèves, des enseignants, des intervenants et des directions scolaires, traduisent une adhésion forte à l'idéal du pluralisme qui est aussi le nôtre.

Ensemble, continuons à travailler pour le respect de la diversité.