La réserve

La réserve : un territoire de déculturation en vue de l'assimilation

Dès sa création, le système des réserves fera de celles-ci le lieu de dépossession de la culture des Amérindiens. Il nuira gravement à la cohésion des communautés. L'occupation graduelle du Canada par les immigrants, avec ou sans traité, se poursuivra pendant près de 400 ans et réduira les Autochtones au rang de petite minorité dans une nation industrialisée.

Le statut d'Indien est considéré comme un état transitoire, protégeant les Amérindiens jusqu'à ce qu'ils soient installés sur les terres et acquièrent les habitudes des agriculteurs d'origine européenne. Les réserves sont donc des terres mises de côté à l'usage exclusif des Indiens inscrits, c'est-à-dire ceux reconnus comme tels par la Loi sur les Indiens. Seuls ces derniers peuvent « posséder » des terres dans une réserve.

L'ancien monde s'évanouit, et le nouveau n'annonce rien de bon en raison de la brutalité des changements. Avec la colonisation, les Amérindiens et les Métis éprouvent des difficultés de plus en plus grandes à maintenir leur mode de vie et leurs coutumes. Dans certains cas, des bandes qui concluent des traités perdent l'autorité au sein de leurs terres de réserve ; dans d'autres cas, les terres de réserve promises en vertu des traités ne sont pas réclamées ou ne leur sont pas accordées.

Les Autochtones, dont beaucoup sont nomades, se trouvent souvent isolés dans des réserves offrant peu ou pas d'accès à la faune, sans argent, sans métier ni ressources naturelles pouvant leur permettre de subsister. Quant aux Amérindiens, aux Inuits et aux Métis qui ne signent pas de traités ni ne prennent possession de terres de réserve et qui se retrouvent entourés ou envahis par l'agriculture, l'industrie, les villes et les institutions « étrangères », le fait de subir la transformation radicale de presque tous les aspects de leur vie et de leur territoire ancestral constitue un choc tout aussi grand que pour les Autochtones signataires de traités.

Pour le gouvernement du Canada, qui a créé le ministère spécialisé des Affaires indiennes, il ne s'agit ni plus ni moins que d'assimiler les Amérindiens en en faisant des Canadiens comme les autres, par le passage du statut de mineur assisté à celui de citoyen à part entière.

Les propos de Ducan Campbell Scot, surintendant général adjoint des Affaires indiennes (1913-1932), illustre assez bien cette volonté : «  […] continuer jusqu'à qu'il n'y ait plus au Canada un seul Indien qui n'ait été absorbé par le corps politique, et qu'il n'y ait plus de question indienne, ni de ministère des Affaires indiennes […] ».

De 1885, date du soulèvement dans l'Ouest canadien des Métis de Louis Riel, jusqu'à 1960, la mise sous tutelle des Amérindiens est totale :

  • Contrôle de tous les aspects de la vie des Indiens en réserve par les agents du ministère (rédaction de testament, commerce, distribution d'aide alimentaire, supervision de l'application de tous les règlements administratifs)  ;
  • Interdiction des pow-pows, des danses rituelles, du port de costumes traditionnels, de toutes sortes de cérémonies traditionnelles qui donnaient un sentiment d'appartenance symbolique et de coopération des membres de la communauté, dans le but d'éliminer tout vestige de l'ancien mode de vie tribale ;
  • Imposition d'un système d'élections modernes pour remplacer le mode traditionnel de désignation des chefs de bande ;
  • Restriction des déplacements en dehors des réserves par l'imposition d'un système de laisser-passer ;
  • Application de diverses lois provinciales aux réserves, y compris la réglementation ou l'interdiction de la chasse et de la cueillette, droits pourtant garantis par les traités ancestraux, dans le but de ruiner le mode de vie traditionnel ;
  • Retrait administration du statut d'Indien aux Amérindiens, le plus souvent contre leur gré, afin qu'ils abandonnent leur statut d'Indien pour devenir Blanc, notamment lorsqu'ils possèdent un diplôme d'études secondaires.
  • Expropriation de certaines terres de réserves par des municipalités ou des sociétés pour construire des routes, des voies ferrées et divers usages publics ou commerciaux, principalement pendant la Première Guerre mondiale pour satisfaire la production de guerre ;
  • Intimidation et répression policière de toute forme d'organisation politique des Amérindiens, telle que la Ligue des Indiens ;
  • Interdiction du droit de vote lors des élections provinciales et fédérales, sauf pour les vétérans de la Première Guerre mondiale ;
  • Durcissement de l'application des règlements qui entraînent des inégalités pour tous, y compris pour les anciens combattants autochtones, les Amérindiens ayant été massivement engagés dans l'armée canadienne, et ce, davantage que tout autre groupe de la population ;
  • Obligation d'inscrire les enfants dans les écoles et les pensionnats généralement situés en dehors de la réserve, et ce, jusqu'à l'adolescence.

Définition

Une « réserve » est une partie de territoire où les Amérindiens habitent et exercent leurs activités quotidiennes. Aujourd'hui, il existe 2 793 réserves amérindiennes. Cela représente moins de 1 % de la superficie totale des terres au Canada, que les Autochtones contrôlaient pourtant en majorité avant la colonisation!

La population amérindienne s'accroît de plus en plus. En 2007, elle a franchi le million de membres. Compte tenu de l'expansion de cette population sur un territoire aux dimensions inchangées, on a assisté ces dernières années à une densification des habitants par hectare à l'échelle nationale.

En 1987, les Amérindiens détenaient 2,6 millions d'hectares de terre de réserves, soit moins de 7 hectares par habitant en moyenne, bien en deçà des critères fixés par les traités. Fort heureusement, de récents accords signés par le biais de règlement de revendications territoriales ont permis un accroissement substantiel des surfaces sous autorité amérindienne.

Comme tous les Canadiens, les membres des Premières nations vivent aussi bien dans les villes que dans les réserves amérindiennes. Seuls 47 % des Amérindiens vivent dans des réserves (au Québec, ce pourcentage monte à 65 %).

Des réalités diversifiées

Dans les Territoires du Nord-Ouest et au Yukon, où peu de réserves ont été créées, les bandes ont été réunies en communautés connues sous le nom d'établissements, dans des terres en général détenues par la Couronne à leur profit, mais qui ne possèdent pas le statut de réserve. Les Inuits du Grand Nord n'habitent pas dans des réserves, mais dans des villages nordiques dirigés par des maires et des conseillers élus.

On trouve des réserves dans la plupart des régions du sud du Canada, mais environ 64 % de la population amérindienne vit dans des réserves situées dans des régions considérées comme « rurales » ou « éloignées ». La Loi sur les Indiens stipule que seuls les Indiens inscrits peuvent résider en permanence dans une réserve. Cependant, quelques dérogations existent.

Certaines réserves sont de petites collectivités éloignées comme il en existe dans le nord du Canada. Ensuite, on retrouve des collectivités de Premières nations dans les villes, comme Capilano, au nord de Vancouver, ou Kahnawake, près de Montréal. Une réserve comme celle des Six-Nations, en Ontario, compte plus de 8 000 résidents ; d'autres réserves ne rassemblent qu'une douzaine de personnes. Par ailleurs, certaines collectivités possèdent peu de ressources, alors que d'autres sont très riches.

La conquête et la création des réserves

À la différence de ce qui s'est passé ailleurs dans les Amériques, la conquête du territoire canadien s'est déroulée presque pacifiquement. L'histoire ne signale que la seule disparition des Béothuks de Terre-Neuve par contagion de nouvelles maladies répandues par les colons.

C'est en instaurant des alliances ou en signant des traités que les Autochtones en sont venus à céder leurs terres aux colons européens. Aux États-Unis, le terme américain pour désigner ces territoires délimités et réservés aux Autochtones est Indian reservation, tandis que le terme anglais au Canada est généralement Indian reserve ou réserve indienne.

Nées d'une même idée, ces réserves ont connu des développements très différents aux États-Unis et au Canada. L'origine même des réserves sur le territoire canadien demeure mal comprise de nos jours.

Les débuts

Le confinement en réserves débute, semble-t-il, en 1636, à Sillery, tout près de Québec. Des terres sont mises de côté par la Couronne britannique en vertu de traités numérotés ou par des ententes spéciales avec des bandes individuelles dans les Maritimes, le Bas-Canada et le Haut-Canada (une bande désigne une collectivité).

À la création de la Confédération canadienne, la notion de « terres réservées aux Indiens » est reconnue par la Constitution. L'incessante pression coloniale va réduire le rôle des Autochtones, qui voient leur territoire et leurs cultures menacés.

Le fonctionnement des réserves

Dans les réserves amérindiennes, les conseils de bandes sont responsables de l'administration des services à la communauté, dont la santé et l'éducation. Ils ont également un rôle politique en représentant la population auprès des gouvernements fédéral et provincial et en négociant avec eux des ententes sur leurs droits. Ces conseils sont composés d'un chef et de conseillers.

La réserve : un territoire qui appartient exclusivement à la Couronne

Bien que de nombreux Amérindiens croient que les réserves leur appartiennent en droit, la Loi sur les Indiens stipule que le titre des réserves est confié à la Couronne. Cette même loi interdit la « cession » et la vente de terres d'une réserve par un Amérindien ou une bande à quiconque, sauf à la Couronne.

Les Amérindiens qui occupent à titre individuel des lots dans une réserve ne peuvent obtenir un acte de propriété ou un titre ordinaire, mais peuvent se procurer des certificats leur conférant un certain degré de protection contre des réclamations d'autrui. Ce titre individuel ou « billet d'occupation » peut être transféré entre membres d'une même bande seulement. Les terres de la réserve qui ne sont attribuées à personne sont considérées comme propriété commune de la bande.

Les Amérindiens sont donc privés du droit de propriété du sol; les biens sur les réserves ne peuvent être saisis, d'où l'impossibilité pour eux d'emprunter de l'argent, car ils ne peuvent hypothéquer aucun bien immobilier.

La pauvreté des réserves

Les conditions sociales dans la plupart des réserves reflètent la négligence historique et politique dont a fait preuve le Canada envers les populations de descendance amérindienne. À titre d'exemple, seul un tiers du territoire réservé convient à l'agriculture, et un sixième à l'élevage du bétail.

Les réserves au Canada cumulent les pires conditions de santé, de logement et de services sociaux et de santé comparativement au reste du pays. Encore aujourd'hui, l'éloignement et l'isolement de la plupart des réserves contribuent au fort taux de chômage chez les Amérindiens. Le chômage touche environ 25 % de la population en âge de travailler, et atteint des taux beaucoup plus élevés dans les réserves éloignées où les économies traditionnelles se sont effritées. Sur le nombre d'Amérindiens qui détiennent un emploi, 75 % travaillent dans une réserve.

Malgré tout, un sentiment d’attachement

En dépit des conditions déplorables qui y règnent, les réserves représentent pour de nombreux Amérindiens la dernière preuve tangible qu'ils étaient les premiers peuples du Canada. La crise d'Oka, en 1990, en apporte la preuve.

Ces réserves entretiennent le sentiment d'indianité et permettent l'existence ou la renaissance des croyances spirituelles, des valeurs et des dialectes communs. Le mode de vie, les valeurs traditionnelles et les liens de parenté que ces communautés entretiennent contribuent à façonner l'identité des Amérindiens et à assurer leur équilibre.

Pour bon nombre d'entre eux, malgré les privations qu'on y trouve encore, la réserve est un foyer physique et spirituel. Les défenseurs des réserves estiment que sans elles, les Amérindiens seraient forcés de s'assimiler à la société canadienne et que, par l'assimilation, nombre de leurs problèmes actuels ne seraient plus entendus.

La surpopulation dans les réserves joue un rôle limitatif, mais un sentiment prévaut parmi les Amérindiens : la loi leur a été imposée et l'injustice originelle est l'œuvre de l'homme blanc qui se doit de la réparer en satisfaisant, entre autres, les revendications territoriales et la lutte contre la pauvreté.