Arménie – 1915-1916

Nombre de victimes : environ 1 200 000 morts

Qualification : Génocide reconnu

Motifs du crime : religion, origine ethnique, convictions politiques, conditions sociales

Les acteurs

L’Arménie (Hayastan) a été fondée en 782 avant notre ère, sur le site de la ville de Yerevan (ou Erebuni), l’une des plus anciennes du monde. À son apogée, le territoire arménien s’étendait sur 300 000 km2, aux confins du Caucase, de la Turquie (ex-Empire ottoman) et de la Perse (Iran actuel). L’Arménie est le premier pays à avoir adopté le christianisme comme religion d’État, en 301 de notre ère. Conquis par les Ottomans en 642, les Arméniens deviennent la plus grande minorité chrétienne en terre musulmane. Dès lors, l’histoire de l’Arménie se complexifie encore davantage. Pendant la première moitié du 16e siècle, l’Empire ottoman et l’Empire perse se partagent le pays, qui perd son indépendance. Les Ottomans musulmans soumettent alors les Arméniens à la loi coranique et leur imposent une taxe (jiziah) pour pratiquer le christianisme. La guerre reprend en 1827, lorsque l’Empire russe chrétien orthodoxe commence à avoir des vues sur l’Arménie ottomane. À la fin du 19e siècle, ce qui restait du territoire arménien est encore une fois repartagé entre l’Empire russe et l’Empire ottoman déclinant.

Les causes

La minorité chrétienne arménienne préoccupait les chefs ottomans musulmans, à cause de leur rivalité séculaire avec leur voisin russe, expansionniste et chrétien. Déjà, à la fin du 18e siècle, la Russie s’était accordé, par traité, le droit d’intervenir dans l’Empire ottoman pour protéger les minorités chrétiennes orthodoxes (Arméniens, Grecs, Chaldéens). Les Ottomans jugeaient cette ingérence inacceptable.

À la fin du 19e siècle, Abdul Hamid, le « sultan rouge », encourage l’installation massive des nomades kurdes en Anatolie orientale (comme on appelle alors ce qui reste de l’Arménie). Le sentiment nationaliste des Arméniens s’éveille tandis que la situation se dégrade jusqu’au soulèvement. La réponse du sultan est féroce : entre 1894 et 1896, sur une population de deux millions d’Arméniens, ce sont de 80 000 à 100 000 personnes qui sont massacrées par les Kurdes, qui en ont reçu le mandat secret du pouvoir ottoman. En 1909, profitant des troubles politiques que suscite le sultanat, le gouvernement nationaliste dit Jeune Turc (Comité de l’union et du progrès) prend le contrôle de l’Empire ottoman des Balkans, dont fait partie l’Arménie. Son idéologie est radicale : bâtir une nation turque homogène et moderne.

C’est dans ce contexte que la Première Guerre mondiale éclate en 1914. Le gouvernement Jeune Turc engage le pays aux côtés de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie), contre les pays de la Triple Entente (France, Russie, Royaume-Uni), et prend le prétexte que des Arméniens de Russie combattent la Triple Alliance pour accuser ceux de l’Empire ottoman de trahison et de complot avec la puissance ennemie. Tous les Arméniens deviennent des ennemis à éliminer.

Les crimes

La Première Guerre mondiale est l’événement déclencheur de l’extermination des Arméniens, mais la planification du génocide était déjà inscrite dans la politique du gouvernement Jeune Turc. Cette déclaration de Talât Pacha, ministre de l’Intérieur, est explicite : « Nous ferons en sorte que dans 50 ans, il ne puisse exister d’Arméniens que dans les livres d’histoire. »

L’ordre d’extermination arrive de Constantinople le 15 septembre 1915 :

« Le gouvernement a décidé d’exterminer tous les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeraient à cet ordre et à cette décision ne pourraient faire partie des organes du gouvernement. Sans égard pour les femmes, les enfants, les infirmes, aussi tragiques que puissent être les moyens de l’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence. »

L’élite arménienne est la première cible : assassinats, exécutions publiques et massives (crucifixions, bûchers collectifs, etc.). Les Turcs (armée, gendarmerie et unités spéciales) déportent les survivants arméniens jusqu’au désert de Syrie, où ils sont décimés par la faim, la soif et les massacres menés par les tribus kurdes, turkmènes et circassiennes. Quelques milliers d’enfants arméniens seront recueillis dans des orphelinats musulmans et convertis à l’Islam.

De 1917 à 1921, d’autres tueries intercommunautaires ont lieu, où les Arméniens sont à la fois victimes et bourreaux dans un contexte de défaite militaire des Turcs et de démembrement de l’Empire ottoman par les grandes puissances alliées. Une Turquie amputée de vastes territoires autrefois ottomans est proclamée par le général Atatürk, qui la veut laïque.

Le génocide des Arméniens a fait environ 1 200 000 victimes, dont les deux tiers vivant en Anatolie orientale. En fait, il s’agit d’une extermination totale dans cette partie de l’Empire ottoman.

Justice et mémoire

Enfuis à l’étranger, les dirigeants du gouvernement Jeune Turc sont condamnés par contumace en 1919 par une cour d’Istanbul, pour « crime de massacre » contre les Arméniens. Les responsables du génocide seront traqués par des « justiciers » arméniens. Talât Pacha, ex-ministre de l’Intérieur, est abattu à Berlin en 1921. L’ex-ministre de la Guerre, Ismail Enver Pacha, est tué par un commandant d’un bataillon arménien de l’Armée rouge en 1922, au Tadjikistan. La même année, Kemal Pacha, ex-ministre de la Marine, est tué en Géorgie. Dans les années 1990, les corps de ces trois responsables du génocide sont inhumés sur la colline de la Liberté d’Istanbul, avec tous les honneurs dus aux héros nationaux : un affront pour les Arméniens.

Exilés en Syrie et au Liban à la fin du génocide, les survivants forment, quelques décennies plus tard, une diaspora dans plus de 50 pays. Génération après génération, ils continuent à réclamer en vain de la Turquie une reconnaissance officielle du crime génocidaire. Le gouvernement turc conteste l’implication de son pays dans les massacres qui n’auraient fait, selon lui, que 300 000 à 500 000 morts. Il rejette tous les éléments d’incrimination, y compris les documents ottomans sur la planification de l’extermination. Pour lui, il s’agit d’une politique de répression dans un contexte de guerre civile où les Arméniens se sont alliés à l’envahisseur russe.

À la faveur de la volonté de la Turquie d’adhérer à la Communauté européenne, des pressions de la République d’Arménie (née de l’ex-URSS en 1991) et de la reconnaissance du génocide par 16 parlements nationaux, de nombreux intellectuels turcs s’insurgent contre cette amnésie d’État fondée sur un discours nationaliste de négation du génocide du peuple arménien.