Bosnie-Herzégovine (ex-Yougoslavie) – 1992-1995

Nombre de victimes : environ 280 000 morts

Qualification : génocide reconnu, crimes de guerre, crimes contre l’humanité

Motifs du crime : origine ethnique ou nationale, religion

Les acteurs

La région des Balkans, en Europe centrale, est peuplée par des peuples slaves chrétiens depuis le Moyen Âge. Cependant, la longue domination du grand empire musulman des Ottomans (1463-1878) sur ce territoire a entraîné la conversion à l’Islam de nombreux Slaves. Le déclin de l’Empire ottoman a permis à l’Empire austro-hongrois d’étendre son emprise sur ce territoire, sans toutefois décourager les velléités nationalistes et indépendantistes des populations serbe, croate, slovène, macédonienne et slave musulmane (ou bosniaque musulmane). Au 19e siècle, toute la région est plongée dans l’instabilité et les fréquents soulèvements sont durement réprimés. L’Histoire a qualifié de « balkanisation », les incessantes rivalités des groupes ethniques ou nationaux et l’influence des pays occidentaux.

La Première Guerre mondiale commence après l’assassinat par un nationaliste serbe du prince héritier de l’empire austro-hongrois, le 28 juin 1914, à Sarajevo. Espérant régler le problème de la « balkanisation », la Société des Nations crée à la fin de la guerre le Royaume de la Yougoslavie, érigé en monarchie constitutionnelle. Les peuples de ce nouveau pays parlent une même langue : le serbo-croate. Cependant, à partir de 1929, l’identité serbe domine dans la composition du gouvernement.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les fascistes italiens et bulgares, appuyés par Hitler, envahissent la Yougoslavie et y trouvent de précieux alliés : les Croates nationalistes hostiles aux Serbes qui détiennent le pouvoir. Cette invasion étrangère amène les Croates à proclamer leur indépendance en 1941. Dans la débâcle allemande face aux Soviétiques, quatre ans plus tard, les partisans communistes menés par Josip Broz Tito prennent le pouvoir et proclament une République fédérale de Yougoslavie constituée de six républiques fédérées : Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie et Slovénie ; et de deux provinces autonomes : Kosovo (Albanie) et Voïvodine. Malgré une centralisation progressive du pouvoir communiste dans la capitale, Belgrade, les minorités nationales ont les mêmes droits que les peuples constitutifs de la fédération.

Dans ce contexte, la République fédérée de Bosnie-Herzégovine s’affiche comme un territoire multiculturel partagé entre trois communautés qui parlent la même langue : les musulmans bosniaques, les Serbes et les Croates. En 1968, les musulmans bosniaques (les Slaves musulmans) obtiennent la reconnaissance de leur nationalité comme groupe historique, culturel et religieux dans la Yougoslavie communiste.

Les causes

Pendant l’occupation de la Yougoslavie par les fascistes, principalement les Allemands (1941-1945), le nationalisme croate prend la forme d’un racisme militant contre les Juifs, les Tsiganes, mais surtout les Serbes qui constituent environ 30 % de la population du pays. La milice des Oustachis croates massacre les populations des villes et des villages à majorité serbe orthodoxe, au motif que les seuls vrais Croates sont catholiques, sinon musulmans. En outre, à l’instar de l’Allemagne nazie, l’État croate promulgue des lois raciales à l’encontre des Juifs et des Tsiganes.

Malgré ce lourd passif historique entre Serbes et Croates, l’unité des différents peuples yougoslaves, après le second conflit mondial, tient surtout à la forte personnalité du président Tito (1945-1980). Sa mort entraîne une grave crise économique, la division de ses successeurs et la montée du nationalisme, surtout chez les Serbes majoritaires et les Croates. La Slovénie et la Croatie, des provinces riches, remettent en question leur aide économique aux régions pauvres du Sud et s’opposent à une centralisation du pouvoir fédéral.

La montée des nationalismes dans ce pays fragilisé commence au Kosovo en 1981. Les manifestations des Albanais (ou Kosovars musulmans) sont durement réprimées par les Serbes. Lorsqu’en 1989, Slobodan Milosevic arrive au pouvoir en Serbie, il récupère le mouvement de contestation des Serbes du Kosovo contre les séparatistes albanais. Il supprime les autonomies régionales du Kosovo musulman et de la Voïvodine peuplée par une minorité hongroise chrétienne orthodoxe. Cet ébranlement de l’ordre constitutionnel ouvre la porte à la désintégration de la Yougoslavie.

L’année suivante, des élections sont organisées dans toutes les républiques du pays, mais ce vote référendaire révèle que les peuples fondateurs de la Yougoslavie sont incapables de préserver l’avenir de leur pays. Trois républiques choisissent l’indépendance en 1991 : la Slovénie, la Croatie et la Macédoine. En mars 1992, la Bosnie-Herzégovine devient à son tour indépendante, après un référendum boycotté par les Serbes bosniaques. Dès ce moment, Serbes, Croates et Bosniaques musulmans entrent en guerre dans les territoires où leurs populations sont les plus imbriquées depuis des siècles : Croatie et Bosnie-Herzégovine. Les Serbes de Bosnie-Herzégovine obtiennent l’appui de ce qui reste de l’armée yougoslave de Milosevic.

Les crimes

À la faveur de la guerre civile, les organisations paramilitaires bosno-serbes entreprennent en 1992 un « nettoyage » ou une « purification » ethnique en Bosnie-Herzévogine et en Croatie : massacres, pillages, viols collectifs et expulsions des non-Serbes, en majorité des musulmans et des Croates. En réponse à cette violence, les Croates pratiquent à leur tour le « nettoyage ethnique » en Slavonie occidentale, à la fois contre les musulmans et les Serbes (plus de 200 000 Serbes sont chassés de leurs terres ancestrales). Bientôt, ce sont tous les groupes ethniques qui utilisent, à divers degrés, des méthodes sanglantes de « purification » et d’« homogénéisation » ethniques dans les territoires conquis.

En juin 1992, les casques bleus de l’ONU, appelés pour séparer les belligérants, échouent à protéger les zones musulmanes, dont Sarajevo, la capitale de la Bosnie qui demeure assiégée par les forces bosno-serbes pendant quatre ans. En juillet 1995, malgré la présence des forces onusiennes, entre 7 000 et 8 000 musulmans bosniaques sont massacrés par les Serbes du général Mladic, après la conquête de la ville de Srebrenica en Bosnie orientale. Ce massacre constitue un important élément de preuve du génocide.

Le bombardement meurtrier du marché Markale de Sarajevo le mois suivant et l’impossibilité de trouver une solution politique poussent les Américains à impliquer les forces de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Les frappes aériennes occidentales sur les infrastructures militaires bosno-serbes, parallèlement à la reconquête par les Croates musulmans de la Bosnie occidentale et centrale, viennent à bout de la conquête serbe.

À la fin de 1995, les belligérants (le Serbe Slobodan Milosevic de Serbie, le Croate Franjo Tudjman et le Bosniaque Alija Izetbegovic) signent à Paris, les « Accords de Dayton ». La Bosnie-Herzégovine est alors divisée en deux entités politiques distinctes : la Fédération croato-musulmane (rebaptisée Fédération de Bosnie et Herzégovine) qui regroupe des Croates et des Bosniaques musulmans, et la République serbe de Bosnie-Srpska (ou République serbe de Bosnie), qui ne compte officiellement que des Serbes orthodoxes.

Ainsi s’achève ce conflit long et sanglant qui a fait près de 280 000 morts, en majorité musulmans, et provoqué le déplacement de plus de 2 600 000 de personnes (51 % des musulmans bosniaques, 28 % des Serbes et 14 % des Croates).

En dépit de la défaite de ses alliés serbes en Bosnie-Herzégovine, le gouvernement yougoslave poursuit ses exactions au Kosovo, pour s’opposer à la volonté d’indépendancedes Albanais (les Kosovars). L’OTAN doit à nouveau intervenir en 1999.

Justice et mémoire

Avant même la fin de la guerre civile, l’ONU crée en mai 1993 à La Haye (Pays-Bas), le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, afin de poursuivre les responsables des crimes commis au nom de la politique de « purification ethnique » en Bosnie-Herzégovine et en Croatie.

Le 11 juillet 1995, le Tribunal condamne à 46 ans de prison le général serbe Radislav Krstic, reconnu coupable de crime de génocide pour la « disparition » de 7 500 Bosniaques musulmans à Srebrenica.

Le procès de Slobodan Milosevic, entamé en février 2002, n’a pu se conclure, l’accusé étant mort pendant sa détention. Il avait enregistré un plaidoyer de non-culpabilité aux 66 chefs d’accusations, dont crimes de guerre et crimes contre l’humanité pour sa responsabilité dans les conflits au Kosovo et en Croatie, ainsi que dans le génocide en Bosnie.

Plusieurs inculpés par contumace demeurent introuvables, notamment Radovan Karadzic, chef politique des Serbes de Bosnie pendant la guerre de 1992-1995, et Ratko Mladic, général de l’armée. Tous deux sont inculpés de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, lors du massacre des musulmans de Srebrenica et des bombardements incessants de Sarajevo.

Après des années de silence, les autorités serbes de la Serbie-Monténégro ont reconnu le crime et présenté des excuses officielles en novembre 2003. Le 27 février 2006, saisie pour la première fois par un État contre un autre dans une plainte de ce type, la Cour internationale de justice (CIJ) a ouvert le procès intenté par la Bosnie-Herzégovine à la Serbie-Monténégro, pour génocide. Dans un arrêt rendu le 26 février 2007, la CIJ disculpe la Serbie de la responsabilité directe dans le génocide, tout en reconnaissant que celui-ci a été perpétré à Srebrenica par les Serbes de Bosnie sans que Belgrade n’ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour le prévenir.

Tandis que se poursuivent l’identification et l’ensevelissement des victimes au mémorial de Potocari près de Srebrenica, des associations continuent à exiger que la lumière la plus complète soit faite sur cette tragédie majeure de la fin du 20e siècle, sur un continent que l’on croyait protégé de massacres depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.