Rwanda – 1994

Nombre de victimes : environ 800 000 morts

Qualification : Génocide reconnu

Motifs du crime : origine ethnique, conditions sociales, convictions politiques

Les acteurs

Le Rwanda est un petit État enclavé et fortement peuplé en Afrique orientale. Les trois groupes composant la population sont les Hutu (85 %), les Tutsi (14 %) et les pygmées Twa (1 %). Ils parlent la même langue, le kinyarwanda, et partagent beaucoup de traditions culturelles, notamment les coutumes, les règles de mariage, la foi ancestrale en un Dieu unique, Imana. Dans la société ancienne (du 10e au 15e siècle), les Tutsi sont des éleveurs de bétail, des guerriers et souvent des aristocrates (la dynastie royale Nyiginya qui unifia le pays au 16e siècle en est issue). Les Hutu sont des agriculteurs qui doivent des corvées aux Tutsi, de qui ils reçoivent fermes et bétail. Les deux groupes occupent donc des fonctions socioprofessionnelles et politiques distinctes et cohabitent pacifiquement dans cet équilibre du pouvoir.

En 1895, le Rwanda devient un protectorat allemand. Après la défaite de l’Allemagne au terme de la Première Guerre mondiale, la Société des Nations donne le mandat à la Belgique d’administrer le Ruanda-Urundi (les territoires actuels du Rwanda et du Burundi). S’appuyant sur la minorité tutsi pour gouverner leur colonie, les Belges (notamment les communautés religieuses) font pencher la balance du pouvoir en leur faveur. En même temps, un mythe soigneusement entretenu, fondé sur l’apparence physique et les théories raciales à la mode, vient changer le visage de la société rwandaise : les Tutsi, prétendument d’ascendance éthiopienne ou égyptienne, sont perçus comme des « seigneurs féodaux » évolués et apparentés à la « race » blanche, alors que les Hutu et leurs chefs sont considérés comme des Bantous négroïdes et des « serfs ». Résultat : la minorité tutsi se permet une domination des Hutu sans commune mesure avec leurs traditions. Au fil des ans, les Tutsi et les Hutu vont s’identifier et se comporter comme des groupes ethniques distincts.

Les causes

Après la Deuxième Guerre mondiale, à la faveur de la montée du nationalisme africain pour l’indépendance, les Tutsi sont animés par un sentiment anticolonialiste et un désir de se réapproprier le Rwanda. En réaction, le pouvoir colonial encourage les Hutu majoritaires à se révolter contre les Tutsi, accusés de féodalisme et de domination. En 1959, la désignation du roi tutsi Kigeli V, mal acceptée par les Hutu qui voient en lui un défenseur des privilèges des Tutsi, provoque une série de troubles meurtriers et d’exodes dont sont victimes plus de 200 000 Tutsi. Le roi tutsi quitte le pays en 1960. Peu après, la république est proclamée et un référendum rejette par 80 % des voix la monarchie. En 1961, le Parmehutu (le Parti d’émancipation hutu) remporte les élections et Grégoire Kayibanda devient président de la République rwandaise. Sur l’insistance du Conseil de tutelle de l’ONU, la Belgique proclame l’indépendance du Rwanda le 1er juillet 1962. La « Révolution sociale hutu » du président Kayibanda, une idéologie ethniciste, se met en branle et proclame la victoire du « peuple majoritaire » autochtone hutu, sur la « minorité féodale » des Tutsi. Il s’ensuit une série d’affrontements meurtriers entre Tutsi et Hutu, qui entraînent l’exode de centaines de milliers de Tutsi en Tanzanie, en Ouganda et au Burundi. Ce conflit se double de rivalités politiques et régionalistes entre Hutu du Nord et du Sud.

Le coup d’État militaire de 1973 porte au pouvoir Juvénal Habyarimana (un Hutu du Nord). Son parti, le Mouvement national révolutionnaire pour le développement (MNRD), reconduit la ségrégation et instaure un régionalisme favorable à ses proches : aucun Tutsi ne figure parmi les 143 bourgmestres (maires) que compte le pays, pas plus qu’à la tête des dix préfectures. Les Tutsi forcés à l’exil demeurent interdits de retour et les 80 000 réfugiés tutsi, expulsés d’Ouganda en 1982 par le régime de Milton Obote, sont refoulés sans ménagement. Les Tutsi encore au Rwanda subissent toujours la discrimination et la persécution dans la vie politique, sociale et économique.

En 1990, les descendants des réfugiés tutsi et des opposants hutu unis dans le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame déclenchent, à partir de l’Ouganda, une guerre civile qui va durer quatre ans et aboutir à leur victoire. Pendant cette guerre, le 6 avril 1994, alors que le président hutu Habyarimana revient du Sommet de la paix d’Arusha en Tanzanie, où il a été question du partage du pouvoir entre son gouvernement et l’opposition, son avion est abattu par un tir de missiles. Le 13 avril, la première ministre de transition, Agathe Uwilingiyimana, et des soldats belges qui tentaient de la protéger sont tués. Les casques bleus de la Mission d’assistance des Nations Unies au Rwanda, peu soutenus par la communauté internationale, ne parviennent pas à empêcher l’effroyable folie meurtrière qui s’empare de tout le pays. Ils se retirent et abandonnent le Rwanda à son sort.

Les crimes

Le génocide des Tutsi et des Hutu dissidents a été programmé et planifié par le Hutu power. Le 22 novembre 1992, Léon Mugesera, conseiller ministériel, vice-président du parti au pouvoir, avait appelé au meurtre des Tutsi : « Supprimez-les et surtout qu’ils ne partent pas […] Leur peine, c’est la mort et pas moins. » Dans les heures qui suivent l’assassinat du président Habyarimana, les extrémistes hutu s’emparent du pouvoir. Le génocide se met en branle de manière très organisée, avec la participation directe de hauts fonctionnaires de l’État. Les militaires et les miliciens partent à la chasse aux Tutsi et aux Hutu dissidents. Bientôt, alimentée par les médias de la haine (la Radio Télévision libre des Mille Collines et le journal Kangura), la population hutu participe massivement à l’entreprise d’extermination de ses voisins tutsi. Ce caractère collectif du génocide rwandais est unique dans l’Histoire.

Pratiquement en direct à la télévision, le monde assiste à la mort de près de 800 000 personnes en quelque 100 jours. L’extrême cruauté des exécutions est symbolisée par la machette (le coupe-coupe), l’arme préférée des miliciens exterminateurs, qui vont jusqu’à achever les blessés transportés dans les hôpitaux et les églises. En quelques mois seulement, des dizaines de milliers de femmes ont été violées et au moins 150 000 enfants sont devenus orphelins.

Justice et mémoire

Le Front patriotique rwandais triomphe militairement dans un pays ravagé. Le parti, responsable des massacres, tente de faire porter tout le poids du génocide à la population. Terrorisés à leur tour, près de deux millions de Hutu s’enfuient au Zaïre voisin (actuelle République démocratique du Congo). Ils y sont pourchassés par les troupes du FPR et leurs alliés zaïrois menés par Kabila père (qui va renverser le gouvernement de Mobutu). Le climat d’instabilité qui s’installe alors dans la région des Grands Lacs fait près de trois millions de morts chez les civils, ce qui nécessite l’intervention des troupes onusiennes.

En 1994, l’ONU met en place le Tribunal pénal international pour le Rwanda, dont le siège est à Arusha en Tanzanie. Le procès entend juger 71 accusés. L’ancien premier ministre Jean Kambanda est condamné à vie pour génocide et crimes contre l’humanité. Le colonel Théoneste Bagosora, tenu responsable du plan d’extermination des Tutsi, est derrière les barreaux depuis 1996.

La Belgique, ancien pays colonisateur, instaure son propre tribunal de compétence internationale et un jury condamnepour leur participation au génocide quatre citoyens rwandais qui n’occupaient aucune fonction officielle dans leur pays au moment du génocide.

Au Rwanda même, plusieurs tribunaux spéciaux créés dans tout le pays jugent les « planificateurs et organisateurs du génocide » et prononcent une centaine de peines de mort et des milliers de condamnations à la prison. Près de 130 000 personnes sont emprisonnées. L’amnistie générale est écartée par le nouveau gouvernement qui met en place, pour juger les « simples » exécutants des crimes, une solution purement rwandaise : les juridictions gacaca, de petites cours traditionnelles de résolution de conflits, où les juges choisis dans la population appliquent une justice participative et réconciliatrice.

Dix ans après le massacre, le Rwanda tente de prouver « l’implication de la France dans le génocide ». Ce pays aurait armé les génocidaires et facilité leur fuite par la création d’une « zone humanitaire de sécurité » en juillet 1994, dans le cadre de l’opération militaire « Turquoise » approuvée par le Conseil de sécurité de l’ONU.

L’ONU, la Belgique et l’ancien président américain Bill Clinton ont présenté des excuses officielles au peuple rwandais, pour ne pas être intervenus à temps avec des moyens appropriés.

De nombreux lieux de mémoire du génocide ont été consacrés là où les massacres ont été perpétrés (églises, écoles, etc.). Le 10e anniversaire de la Commémoration du génocide, en avril 2004, a été l’occasion d’inaugurer le Centre mémorial de Kigali, érigé en hommage aux victimes (250 000 d’entre elles y sont inhumées).